Le Manifeste du Manga

Le Manga est infusé d’une Émotion Sublimée.

Bien sur, toute œuvre graphique montre à son public un large panel d’émotions. Mais la spécificité du Manga est de ne pas seulement montrer ces émotions…

L’Émotion est l’âme du Manga ! Elle réside en son centre, le nourrit et donne au Manga toute sa spécificité pour toucher l’âme de son lectorat. Un Manga qui ne partage pas son Émotion avec son lectorat est simplement une bande-dessinée un peu plus stylisée.

Mais pour transmettre son Émotion, le Manga s’appuie sur quatre piliers qui favorisent sa sublimation.

Tout d’abord vient l’Anti-Conformisme. Attention à ne pas confondre avec le contrarianisme : l’idée ici n’est pas de faire tout le contraire des codes établis ! (ce serait stupide).

La position Anti-Conformiste du Manga est plutôt d’affirmer que « tout le monde fait ça ; mais si ça ne me convient pas, je vais plutôt faire comme ceci puisque ça correspond mieux à ma sensibilité ». L’Anti-Conformisme du Manga est donc une façon de trouver une harmonie entre le chaos et l’uniformité, qui sont deux extrêmes qui nuisent au Manga. Cette harmonie permet à chaque mangaka de cultiver un style propre sans renier les codes de son art.

Ensuite vient le Clair-Obscur. Oui, les mangas sont imprimés en noir et blanc pour faire des économies… du moins, à l’origine. Cet argument est secondaire à l’heure où le Manga est une industrie puissante et un art reconnu. Par sa simplicité et son infinité de nuances, le monochrome permet de mieux sublimer, mieux partager son Émotion.

Le papier blanc (ou mieux : ivoire) est une lumière brute à sculpter par des nuances de trame et d’épaisseurs d’encrage pour donner une ambiance unique à chaque scène. Que ce soit des fonds stylisés qui retranscrivent l’émotion, ou en ombrages qui partagent une émotion précise, le Clair-Obscur sculpte la lumière de la page comme le ferait une lanterne de papier qui tamise son éclairage et le décompose en vignettes de lumière et d’ombres diverses. L’Émotion n’en sera que plus Sublimée.

Le pilier suivant est la Ligne Directe (aussi appelé « Trait Sec » par les mangakas). La Ligne Directe est infusée de l’Émotion de son Mangaka, qui trace chaque ligne non pas en y pensant, mais en la ressentant (comme les calligraphes qui tracent chaque trait en un coup sans le gâter en s’y attardant).

Chaque trait a son utilisé : le Manga ne s’encombre pas de détails inutiles qui pourraient parasiter son Émotion Sublimée.

Les mangakas sont des héritiers (entre autres) des peintres-lettrés qui florissaient leur art et sublimaient leur émotion en Chine, sous la dynastie des Song du Sud. Leur principale philosophie étaient « dessine comme tu écris, et écris comme tu dessines ». Ce sont ces peintres qui ont apporté leur art, leurs méthodes et leur philosophie au Japon, qui est ensuite devenu un art japonais et a influencé les premiers mangakas.

La pensée du Trait Direct peut aussi se rapprocher de la philosophie des Arts Martiaux, et notamment de ce que pouvait affirmer Bruce Lee au début de son film Opération Dragon : « Ne pense pas… ressens ! ».

Voici la philosophie du Trait Direct : le trait est plus important que la silhouette qu’il décrit.

Dernier pilier (mais pas des moindres) : le Vide Suggestif. Si le Trait Direct donne à chaque silhouette du manga sa forme suggérée, le Vide Suggesif lui en donne sa substance (avec le Clair-Obscur).

Le Vide Suggestif est fertile et inspirant, car il permet à l’imagination du lectorat de prendre une part active à l’illustration en « complétant les trous » de façon inconsciente. Le dessin s’en retrouve donc plus fluide, plus aéré, et plus suggestif (sans perdre en cohérence) : l’Émotion Sublimée peut donc s’y épaouir pleinement.

Nous avons parlé de silhouette, un peu plus haut. C’est un terme que je préfère à forme, car cette dernière est pleine et fermée tandis que la silhouette est fluide comme l’eau et aérée comme l’air.

Si la Ligne Directe ne s’encombre pas de traits frivoles et encombrants, c’est bien pour laisser le Vide Suggestif s’exprimer.

Si le Clair-Obscur sculpte la lumière et décompose l’ombre dans l’excès de vide, c’est pour mieux sublimer le Vide Suggestif, le vide utile à l’imagination fertile.

Il y a certainement d’autres piliers que je n’ai pas encore découvert, et que je ne connaitrai jamais. Cependant, ces quatre piliers forment une base solide pour le Manga et son Émotion Transcendentale. Qu’importent les leçons, les cours et les reproductions de grandes œuvres, apprendre le Manga en ignorant son Émotion Sublimée et ses quatre piliers, c’est comme tenter de parler une langue en phrases toute faites, mais sans connaître sa grammaire ou sa vision du monde.

Cependant, il ne faut pas voir ces différentes facettes comme une simple checklist à cocher.

En effet, les quatre pilier et l’émotion sublimée doivent s’unir en harmonie pour que le manga s’accomplisse pleinement.

Ayez donc toujours l’Émotion Sublimée et ses quatre piliers à coeur en dessinant vos mangas, car un manga qui ne s’unit pas l’âme de son lectorat ne mérite pas le nom de Manga.

Bien évidemment, gardez aussi à l’esprit qu’il s’agit d’un idéal à poursuivre. Tout n’est pas blanc ou noir et, à l’instar du Clair-Obscur, l’Émotion Sublimée s’exprime en une infinité de nuances. Mais l’Émotion Sublimée reste puissante car elle touche chaque lecteur, chaque lectrice, dans ses ressentis propres. Et pour cela, je vous en conjure : utilisez toujours ce pouvoir pour transmettre de justes et belles émotions.

Denise LE QUELLEC,
Directrice Éditoriale pour Dragonbreak Media.

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